Bourse/Finance
L’or cesse d’être une assurance pour devenir une réserve
Les taux réels restent élevés dans plusieurs grandes économies, et l’or tient. Cette anomalie apparente pousse une partie des gérants à changer de grille de lecture : le métal jaune ne serait plus une couverture tactique, mais une ligne stratégique de portefeuille.
Pendant vingt ans, l’or s’est analysé avec trois variables : les taux d’intérêt, l’inflation et l’aversion au risque. La séquence actuelle résiste à ce modèle. « Malgré des taux réels qui demeurent relativement élevés dans plusieurs grandes économies, le métal précieux continue d’évoluer à des niveaux historiquement importants », note Grégoire Kounowski, investment advisor chez Norman K. Dans les cycles passés, une telle configuration aurait pesé sur les cours en renchérissant le coût d’opportunité de détenir un actif sans revenu.
Le premier facteur d’explication tient au comportement des banques centrales. Leurs achats d’or atteignent depuis plusieurs années des niveaux rarement observés depuis la disparition du système de Bretton Woods, et ils ne ralentissent pas malgré la hausse des cours. Les réserves de change mondiales, longtemps adossées au dollar et, dans une moindre mesure, à l’euro, se diversifient.
Rapatrier son or, un signal politique
Le mouvement s’accompagne d’une évolution plus discrète. Plusieurs autorités monétaires ont engagé ou envisagent des opérations de rapatriement partiel de leurs réserves d’or, quand d’autres répartissent leurs stocks entre plusieurs lieux de conservation. Derrière ces décisions se lisent les risques géopolitiques, les sanctions financières et la dépendance aux infrastructures financières internationales. L’or retrouve une fonction de souveraineté.
S’y ajoute une lecture de plus long terme sur les dettes publiques. Les niveaux d’endettement atteignent des sommets dans de nombreuses économies développées et les déficits restent élevés malgré plusieurs années de croissance nominale soutenue. Certains économistes estiment que les marchés commencent à intégrer une érosion graduelle du pouvoir d’achat des monnaies. L’or devient alors moins une protection contre une crise imminente qu’une protection contre l’usure lente de la monnaie. Chez Bank J. Safra Sarasin, le stratégiste changes Claudio Wewel relie d’ailleurs le rebond estival du métal aux craintes d’une dépréciation du dollar.
Cette relecture change la place de l’or dans une allocation. Pendant longtemps, il servait de position tactique, acheté à l’approche d’un épisode d’incertitude et revendu ensuite. Un nombre croissant de gérants le traitent désormais comme un outil de diversification permanent, précisément parce que les actions et les obligations peuvent être touchées ensemble par l’inflation, les tensions budgétaires ou un choc géopolitique. Quand les deux jambes classiques d’un portefeuille se corrèlent, une troisième qui suit une autre logique reprend de la valeur.
Les flux suivent le discours
Les épargnants européens votent avec leurs souscriptions. Selon l’analyse des flux publiée par Amundi, les produits négociés en bourse adossés à l’or, les exchange traded products (ETP), ont collecté 6,3 milliards d’euros sur le seul mois d’août. Depuis le début de l’année, le total atteint 8,1 milliards d’euros, au-delà des 6,6 milliards enregistrés sur l’ensemble de 2025. Huit mois ont suffi à dépasser douze mois de l’année précédente.
Le scénario haussier n’a pourtant rien d’acquis. Un rebond durable du dollar, soutenu par une économie américaine plus robuste que prévu, pèserait sur les cours. De même si la Réserve fédérale maintenait longtemps des taux réels élevés. Grégoire Kounowski invite à réexaminer le dossier après la prochaine réunion de la Fed, où une hausse de 25 points de base reste probable.
Pour l’épargnant français, le choix du contenant compte autant que celui du contenu. L’or physique, pièces et lingots, relève de la taxe forfaitaire sur les métaux précieux, prélevée sur le prix de vente. Le vendeur qui dispose d’une facture d’achat nominative peut lui préférer le régime des plus-values sur biens meubles, assorti d’un abattement par année de détention au-delà de la deuxième et d’une exonération totale après vingt-deux ans. Les produits négociés en bourse adossés au métal, eux, suivent la fiscalité des valeurs mobilières et n’entrent pas dans un plan d’épargne en actions (PEA).
La question posée aux investisseurs a donc changé de nature. Il ne s’agit plus de savoir si l’or protège, mais de décider quelle part du portefeuille lui revient, et pour combien d’années.